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vendredi 18 novembre 2011

Comme un coquelicot


Enfant, j'étais très attirée par ces multitudes de coquelicots qui poussent dans les fossés, au printemps. Corolle si fragile, calice éclatant, trésors délicats et provocants. La fleur est là, elle se languit le long du pré, elle nous attend. J'en voulais une qui soit à moi, rien qu'à moi, juste pour moi. Maman disait, ne la cueille pas ! Elle est si bien ici, sur le bord du chemin. Prends-la et dans une heure, il n'en restera rien.

Mais pour une petite fille, c'était trop difficile, elle était tellement belle. Le moyen, s'il vous plaît, d'y résister ? Évidemment, je la cueillais ! Pour en sertir la boutonnière de mon gilet, pour la piquer dans mes cheveux, ou simplement pour la garder. Mais fatalement, une heure plus tard, il était tout fané, le joli coquelicot que j'avais ramassé. Je n'avais plus en mains qu'une fleur laide et fripée, aux pétales noircis et recroquevillés. Plus rien de la jolie fleur sauvage, qui m'avait fait pourtant d'intrépides œillades, je n'avais pas rêvé, lors de mon passage.

Oui, là, un peu plus tôt, sur son tapis d'émeraude, elle semblait appeler, chercher à me séduire, me charmer. Mais j'eusse tellement mieux fait de la laisser tranquille : joyau offert à tous n'appartient à personne, sinon à ses parents le soleil et la pluie.

Librement adapté d'après moi-même, mai 2007

lundi 5 avril 2010

Double


Hors de ta présence, on me disait fort jolie fille, bien élevée. D'une charmante discrétion, aimable et agréable à vivre... Mais dès que tu paraissais, ta beauté sublime et sauvage me faisait paraître transparente, ma blancheur éclatante devenait terne pâleur face aux tons chauds et cuivrés de ton bronzage fauve. Ma tenue simple et élégante était radicalement dépassée par ton chic flamboyant, au-delà de toute époque et de toute mode. Ta liberté de ton et de parole rendait ma politesse consensuelle hypocrite et fausse. Tu étais l'artiste, et j'étais la bêcheuse...

Ô comme je t'ai aimée, ma sœur... Ma sœur, combien je t'ai haïe !

Loin de moi, je t'admirais : l'éclat de tes réussites rejaillissait sur moi. Tu étais ma sœur adorée, ma sœur adulée, la sœur dont j'étais fière. Mais lorsqu'à l'occasion, tu revenais à nous, il n'y en avait plus que pour toi - toi qui étais si rarement présente à la maison. Tu accaparais mes frères, mes parents, mes amis, tous ceux que jalousement j'aurais voulu garder pour moi... Ma cour. Tous les efforts que j'avais faits pour m'épanouir, pour briller et dépasser ma timidité en ton absence, s'évanouissaient comme une goutte d'eau dans la fournaise ardente. Psshhht. J'étais vide, creuse, transparente. Et je ruminais ta ruine.

Ô comme je t'ai haïe, ma sœur... Ma sœur, combien je t'ai aimée !

Ce n'était pourtant pas ainsi, lorsque nous étions petites. Nous ne nous comprenions pas mieux alors, mais j'aurais tout fait pour toi. Seulement, mes efforts pour te plaire me rendaient servile à tes yeux, mes tentatives pour te sauver auprès de notre entourage après quelque action d'éclat ou parole mal perçue te sont, je crois, apparus comme une volonté de te rabaisser à mon niveau... Plus jeunes, tu avais le dessus sur moi. Je t'adulais, et je crois bien que tu me méprisais. Pourtant, c'était moi que l'on admirait pour ma gentillesse face à ton caractère indomptable. Mais ce temps a été bien court, et avec l'âge adulte la tendance s'est renversée : tu étais une vivante, et moi une morte.

Si tu savais combien je me suis haïe, ô ma sœur !

J'ai compté les armes que j'avais contre toi, et j'ai tout fait pour m'en servir. On me disait aimable, mais c'était pour te faire paraître odieuse. Ma prétendue charité chrétienne n'était destinée qu'à te nuire, par comparaison. Mes bontés à ton égard étaient conçues pour que tu les reçoives mal, face à ces gens dont l'opinion était si importante pour moi - tellement peu pour toi. Toi seule a compris ce complot diabolique, mais trop tard. Je devenais déjà ange, et toi démon. Cependant, sans le savoir, c'est ma propre ruine que je fondais.

Ô comme je te regrette aujourd'hui, ma sœur jumelle !

J'ai réussi à te perdre, mais je n'ai pas compris que c'était moi que je perdais. Ta disparition tragique t'a rendu ton éclat pour toujours, elle t'a fait retrouver ta beauté sublime et chatoyante. Je me suis damnée moi-même, condamnée à errer dans ce monde jusqu'au bout. Dépouille sans sépulture, cadavre sans tombeau. Condamnée à errer seule, moi qui sans toi ne suis qu'une moitié de rien. Je m'étais construite contre toi - tout contre toi. Et je ne suis plus que l'ombre de moi-même. Je n'avais pas compris que ma blancheur n'était éclatante que face à ton hâle fauve, que ma simplicité et ma délicatesse ne montraient de douceur qu'en comparaison avec ton franc parler. Ma discrétion n'existait que dans ton exubérance, ma présence n'avait de sens que par ton éloignement.

Ô ma sœur, tu es bien la plus vivante de nous deux. Désormais, je vis morte, de n'avoir pas compris à temps que nous étions complémentaires.

mardi 23 mars 2010

Heureux


Il se sent tellement bien, aujourd'hui. Comme libre de tout souci, libre de toute contrainte. Le cœur léger, il sort du théâtre en chantonnant, il voudrait s'envoler. Sa famille est là autour de lui, en cette douce soirée printanière, et il sautille sur la chaussée, danse sur les plots de béton qui délimitent le trottoir, comme le font les garçons heureux sur le chemin de la maison. Cette douce euphorie, cette sensation si agréable, il est rare qu'il l'éprouve : il faut en profiter. Communiquer sa joie, parler au premier passant venu avec le sourire, exposer à tous sa vision de la vie, la vie si belle et agréable. Il se sent philosophe, prêt à affronter les contrariétés avec joie. Il se sent mystique, il sent son devoir de professer sa foi, sa foi en quelqu'un qui est là, à ses côtés, il le sait bien. Quelqu'un qui l'aime, quelqu'un qu'il aime.

Elle a envie de hurler, de pleurer, de crier. Elle hésite entre la haine et le désespoir, entre la tristesse et la colère. C'est injuste. Elle était là, heureuse de danser devant tous ces gens, au milieu de ses amies. Et voilà qu'elle sort du théâtre, et voilà que la réalité la rattrape. La réalité moche, la réalité sale, la réalité effrayante. Ce monsieur devant elle lui fait peur, cet homme la dégoûte, son père lui fait honte. Elle n'a qu'une image en tête, l'homme fou de Tintin et le Lotus Bleu qui a "trouvé la voie". Elle voudrait marcher loin devant lui, loin derrière lui, elle voudrait qu'il se taise, qu'il arrête. Elle voudrait se cacher dans un trou de souris, elle voudrait un autre père, elle ne voudrait plus de père, elle voudrait juste que tout ça n'existe pas. Elle voudrait qu'il ne soit pas malade, elle voudrait pouvoir le supporter, mais tout cela est impossible. Elle se sent prise d'une profonde angoisse, elle se noie dans une tristesse sans fond. Elle n'a pas d'autre choix que d'accepter l'inacceptable.

Il se sent léger, et il est fier de sa fille qui a si bien dansé, qui a participé à un si beau spectacle. Il est fier de sa fille, il aime sa femme qui marche à ses côtés, il est bercé par cette joie qui s'est emparée de lui. Mais il ne voit pas le malaise que ressent toute sa famille. Il ne sait pas que ce soir, on lui fera prendre cette pilule qui lui interdit d'être heureux.

dimanche 7 mars 2010

Monologue


Il faut que tu m'expliques comment tu as fait. Enfin, comment tu as fait, je ne sais pas : tu n'as peut-être rien fait du tout, ce n'était probablement pas volontaire. Mais j'aimerais comprendre ce qui s'est passé...

Tu étais là, et moi aussi, mais je ne t'avais même pas vu. Enfin, pas remarqué, quoi. Tu étais là, et je ne te connaissais pas. Et il y avait d'autres gens, que je connaissais ou que je ne connaissais pas. Tu étais parmi les inconnus, voilà. Je n'ai pas été frappée. C'était comme ça.

Et puis, je ne sais plus trop comment, tu es venu me parler. Tu avais envie de faire connaissance, je crois, tu étais là pour faire connaissance. Bien sûr, j'y ai pensé, en célibataire que j'étais avec un égo surdimensionné : peut-être qu'il vient parce qu'il s'intéresse à moi ? Tu parles ! Pas plus à moi qu'aux autres, ça s'est trouvé comme ça, c'est tout.

Et puis ça s'est trouvé qu'on a beaucoup discuté, comme ça. Et je t'ai trouvé intéressant d'abord, et gentil aussi. Tu voulais vraiment me connaître, c'était agréable, j'étais flattée. Mais tu étais un garçon gentil, parmi d'autres gentils garçons, rien d'exceptionnel en somme. Il y a des gens intéressants partout, si on cherche bien.

Après, il y a eu ces ambiguïtés dans nos conversations, qui m'amusaient je dois l'avouer. Je suis vraiment odieuse, j'ai des pensées insupportables. Je me disais, s'il me cherche et que je suis d'humeur, pourquoi pas, je pourrais bien accepter. Comme une fille trop seule et trop égoïste. Mais d'autres fois tu n'avais pas le temps, ou tu étais occupé à autre chose, ou tu ne voulais pas me dire ce que je voulais entendre, et là je m'étonnais, je m'interrogeais, je me vexais parfois. Et j'osais penser : "Qu'est-ce qu'il cherche, au juste ?", alors que j'avais commencé à chercher moi-même quelque chose sans savoir vraiment quoi. Ou sans vouloir me l'avouer.

Alors j'ai voulu vraiment qu'il se passe quelque chose, mais sans avoir vraiment réfléchi à ce que moi, j'en pensais. C'était une occasion de ne plus être seule, de me sentir intéressante aux yeux de quelqu'un, unique. Toi ou un autre, ça s'était fait comme ça, en fait, et c'était toi. Parce que c'était confortable de le penser, que ça me convenait, tout simplement. C'était l'occasion, quoi. Alors j'ai imaginé que je pourrais bien tomber amoureuse. Je me disais qu'on choisit, après tout, qu'on fait bien ce qu'on veut, et pourquoi bannir la raison de ces choses-là ?

Et puis, je me suis mise à ressentir des choses. Une attirance. Ton physique, par exemple : tu étais un garçon, comme beaucoup d'autres garçons. Ni particulièrement beau, ni particulièrement laid : juste toi, quoi, c'était comme ça. Et ça a fait comme une transformation, alors qu'au fond c'était toujours toi. Je me suis mise à aimer ton visage, sous certains angles. Puis à l'aimer tout court. Je ne sais pas trop comment, je ne sais pas trop pourquoi, mais c'est devenu une évidence.

Alors j'ai voulu être jolie pour toi, et j'ai voulu changer, aussi, pour être digne de toi. Je trouvais que tu étais vraiment quelqu'un de bien. Bien mieux que moi, en tout cas, cela au moins ne faisait pas de doute. Changer, d'accord, mais changer quoi ? C'est ce que je ne savais pas trop. Et puis, ça n'était pas vraiment conscient encore, je ne m'en étais pas rendu compte.

Il a fallu un choc, une secousse, pour que je me réveille toute tremblotante et que je me demande ce qui s'était passé. Était-ce moi, était-ce toi ? Je ne supportais plus l'idée que les ambiguïtés n'étaient peut-être que des plaisanteries, l'idée que tu m'apprécies comme une amie. Il me fallait te conquérir... Il me faut te conquérir.

Mais ai-je une chance ? Dis-moi ce que tu as fait, que j'en fasse de même.

dimanche 21 février 2010

Retour de vacances


Perpétuelle insatisfaction du voyageur, qui laisse pourtant derrière lui ce dont il croyait être las. Sent tandis qu'il s'éloigne, comme un morceau de lui-même s'arracher de ses entrailles.
Et dans ce trou béant, l'angoisse.

lundi 15 février 2010

Le Monstre


Allongée sur son lit, emmitouflée sous la couette, elle lit. Elle se plonge dans son roman, sans se soucier du chaos environnant. Oui, sa chambre est en désordre, cela fait déjà plusieurs mois qu'il faudrait la ranger – mais pour de vrai, pas seulement la dégager afin de passer un coup d'aspirateur. Il faudrait, il faudrait... Tant qu'à faire, il faudrait aussi laver la vaisselle. Peut-être bien une lessive. Mais ces choses-là, on finit toujours par les faire : la motivation vient, parce que ça a un sens, parce que c'est nécessaire, parce qu'on n'est pas des sauvages.

Et pour l'instant, elle lit. Elle lit, pour ne pas penser. Ne pas penser à sa vie. Et puis, sous la couette, on a chaud : il faudrait appeler le réparateur de chaudières, aussi. Elle sait que cette semaine, son emploi du temps est fixé : se lever le matin, les études jour après jour, et puis le soir rien. Mercredi, une amie passera, la seule ici. Elle passera, parce qu'elle passe tous les mercredis. On prendra le thé, on discutera, et elle lui demandera : « Mais pourquoi tu ne fais pas... ? »

Pourquoi ne fait-elle pas ? Parce qu'elle ne fait rien. Pour l'instant, elle lit. C'est dangereux de laisser ses pensées s'éloigner...
Trop tard.
Elle y a pensé, en laissant son regard tomber au pied du lit. Quelques feuilles griffonnées, un livre ouvert : le monstre tapis dans un coin de sa tête s'est réveillé. Le verdict est tombé : ce travail-là, il faut le faire. Oui, on a le temps, ce n'est pas pour tout de suite. Mais c'est quand même une certaine somme de travail. Elle sait qu'elle ne s'y mettra pas aujourd'hui, ni demain. Elle n'en est pas capable.
C'est une incapable.

Oui, ça y est, elle referme son livre. Elle ne lit plus. Elle ne bouge plus. Elle a regardé la Gorgone dans les yeux : elle est paralysée. Un cri fuse : j'ai pas envie ! Pas envie. Pas envie. Pas envie. Pas envie. Pas envie. Pas envie.

Le disque est rayé. Bloqué. Tout s'arrête.

Pourquoi ? Elle ne veut pas faire ça. Elle veut changer de vie.
Pourquoi ? Elle s'est trompée. Elle veut s'enfuir.
Pourquoi ? Elle voudrait bouger... Mais elle ne sort pas. Elle ne fait rien.

Pourquoi ? Elle n'en sait rien.

Elle est comme ça, et elle ne s'aime pas.